Comment devient-on contributeur d’une distribution Linux ?

Damien Lallement

Dans Canard PC Hardware 31 (encore en kiosque), vous trouverez un dossier sur Linux, qui contient notamment une interview d’un des fondateurs de la distribution française Mageia, Damien Lallement (@damsweb sur Twitter). Comme promis, nous vous proposons ici la version intégrale de cette dernière, raccourcie dans le magazine pour des contraintes de place.

Bonjour Damien, peux-tu te présenter brièvement ?

Damien Lallement, directeur pédagogique à Epitech Nice, j’ai découvert Linux en 2004 en rentrant chez Mandrakesoft comme technicien assurance qualité. J’y suis resté 7 ans, pour terminer Responsable de l’équipe Assurance Qualité Logicielle/Validation Matérielle de Mandriva avant de participer au fork Mageia et de cofonder hupstream, un bureau d’étude open source que j’ai quitté en 2014.

Comment as-tu commencé à travailler dans le développement d’une distribution Linux et pourquoi ?

J’ai découvert le développement et les différentes étapes de la réalisation d’une distribution Linux pendant mes études. Je suis rentré chez Mandrakesoft pendant ma 4e année d’étude à Epitech. J’ai profité d’un temps partiel possible pour rejoindre le département QA de l’entreprise. Je ne connaissais pas du tout ce milieu de l’assurance qualité ni celui d’éditeur logiciel open source. J’ai rapidement été immergé, car à mon arrivée un produit, la MNF2, était en pleine réalisation et j’ai rejoint les équipes sur ce firewall. L’ambiance de l’entreprise, la pertinence des ingénieurs de Mandrakesoft, sa reconnaissance, la richesse des échanges avec la communauté, tout était réuni pour me plaire et me faire rester dans l’entreprise pour 7 ans. De longues années à valider des centaines d’images ISO, à réaliser des scripts Perl, à débugger le kernel ou traquer les bugs de l’intégration de GNOME et KDE. La chose amusante est qu’avant mon arrivée chez Mandrakesoft, ma première expérience open source était simple : NetBSD à l’école, Knoppix chez moi et l’achat d’une Mandrakesoft 8.0 à la FNAC pendant l’appel à support de la société dans ses moments difficiles. L’open source, quand on y a goûté, on ne peut plus s’en passer !

Après la fin de Mandriva, vous avez décidé avec un petit groupe de lancer une nouvelle distribution qui a trouvé rapidement son public, Mageia. Comment est venue cette envie, et avez-vous déniché facilement des contributeurs ?

Une distribution Linux, c’est avant tout une communauté forte, une passion commune, une vision et un état d’esprit. Quand nous avons créé Mageia (fork de Mandriva Linux), c’était justement parce que la direction que prenait la distribution originelle ne nous convenait plus. Nous ne nous identifions plus dans cette image, sa cible, et n’étions pas rassurés de l’équipe menant le projet. Mageia était la réponse à cela, proposer la même expérience et la même philosophie, mais en restant libre et autonome. La communauté de Mandriva nous a suivis à très grande majorité, car ils savaient que les initiateurs du fork étaient garants du bon fonctionnement de la nouvelle distribution naissante. Sans cette communauté et son soutien humain, technique et financier, jamais Mageia n’aurait pu voir le jour et perdurer. Aujourd’hui encore, c’est cette communauté qui fait vivre la distribution et de nombreux contributeurs sont acteurs de cette belle aventure chaque jour : développeurs, packageurs, testeurs, communicants, graphistes… Merci à tous !

Actuellement, les utilisateurs de distributions GNU/Linux restent assez rares dans le grand public. Quels arguments peuvent selon toi amener un utilisateur lambda à s’intéresser à Linux et à installer une distribution comme Mageia ?

Les utilisateurs Linux sont nombreux, car Linux est partout : décodeurs TV, téléphones, bornes tactiles, lecteur Blu-ray, etc. mais de trop nombreuses personnes l’ignorent et pensent que c’est réservé à une élite barbue ou aux experts informatiques. Pas du tout ! Les distributions Linux sont devenues, avec le temps et l’expertise des communautés, de véritables solutions « clef en main ». Utiliser Linux au jour le jour est devenu possible pour tous depuis plus de 10 ans et beaucoup de personnes ont sauté ce pas pour des raisons de facilité d’utilisation, de ressources matérielles peu puissantes nécessaires, d’intégration poussée d’environnement divers : vidéo, photo, développement, web… Il existe de nombreuses distributions et chacune a ses spécificités. Les essayer c’est la meilleure façon de se faire une idée et de découvrir un nouvel OS. Mageia propose des images dites « live » qui sont uniquement chargées depuis un CD ou une clef USB, et ce sans aucune installation sur le disque dur. Plus d’excuses pour dire « je pensais que c’était compliqué ! ».

Quelles sont les contraintes dans la maintenance d’une distribution, que ce soit au niveau matériel ou au niveau humain ?

Une distribution ne peut vivre sans sa communauté : les utilisateurs, mais aussi les packageurs et développeurs qui vont préparer les paquets et leur intégration pour une expérience utilisateur toujours meilleure. La force d’une distribution, c’est justement ces femmes et ses hommes qui la font vivre et perdurer par leur implication, leur publicité, leur utilisation, leurs dons. Mageia recrute en permanence des contributeurs de tous horizons (voir le site web) et une forme de soutien peut-être financier, car pour compiler les programmes ou réaliser les paquets, il faut un build système (des serveurs puissants). Toute l’infrastructure de Mageia est intégralement financée par les dons qu’elle reçoit et est hébergée par Lost Oasis et Gandi à titre gracieux. Pour garder ses contributeurs et utilisateurs, la règle est simple : proposer une distribution répondant à leurs attentes. N’hésitez pas à nous rejoindre si vous avez des idées et envies !

Est-ce que vous travaillez avec des constructeurs pour le support matériel ? Si oui, comment propose-t-il de l’aide, accepte-t-il de proposer des pilotes open source ?

Tout ce que fait Mageia est en relation avec les projets upstream open source : kernel, KDE, GNOME, systemd… Nous ne travaillons pas spécialement avec des constructeurs, mais certains de nos kernel hackers ou développeurs, si. Ils font donc bénéficier toute la communauté de leurs patchs. C’est ça la grande famille de l’open source. Certaines entreprises, hupstream par exemple, proposent des services de support logiciel et/ou matériel qui peuvent se greffer sur une version de Mageia. Mais l’idée première à ce support matériel est de pousser les constructeurs à proposer des drivers libres afin que nous puissions les voir intégrer à toutes les distributions GNU/Linux. Les fondeurs et constructeurs jouent de plus en plus le jeu et financent un développement de drivers open source ou participent directement ou non à leur développement pour leurs produits. Mais il est révolu le temps où installer une distribution sur un ordinateur portable signifiait recompiler son noyau pour la carte WiFi ou sa carte graphique !

About the Author

Dandu
Espion de Cupertino dans la rédac' de Canard PC Hardware. Aime beaucoup les formats totalement obsolètes ainsi que les technologies bizarres et oubliées. Possède un chien robot, des lapins Wi-Fi et un vrai perroquet.