Bitcoin & monnaies : du réel au virtuel

Les monnaies complémentaires

La monnaie “officielle” repose essentiellement sur la confiance que lui accordent les différents acteurs économiques. Aussi, en période de crise, ceux-ci peuvent être amenés à considérer – voir à créer – des alternatives non-officielles. Les objectifs recherchés peuvent être multiplies : s’affranchir de l’institution bancaire et des frais afférents, stimuler le commerce local, donner un sens éthique à un commerce ou encore éviter la spéculation. Certaines sont même conçues autour d’un principe de monnaie fondante : si elles ne circulent pas, leur valeur diminue progressivement avec le temps. De quoi stimuler les échanges ! Bien sûr, ces monnaies n’ont pas cours légal et on ne peut forcer quiconque à les accepter en paiement ; elles reposent sur le bon vouloir de chacun en fonction de ses intérêts.

De Wir en Sel
Quelques monnaies complémentaires se sont toutefois distinguées par leur efficacité au cours de l’histoire. Voyons le cas emblématique du Franc WIR, une institution bancaire Suisse qui émet sa propre monnaie.  Créé en 1934 à l’époque où l’Europe est touchée de plein fouet par une crise économique majeure, cette monnaie complémentaire consiste en un système de crédit mutuel interentreprises. Elle a été créée à l’origine pour permettre à l’argent de circuler, à une époque où les banquiers refusaient tout crédit. Ses membres s’acquittent chaque année d’un droit d’entrée symbolique de 32 francs suisses pour avoir accès à ce réseau de crédit à très bas coût. Malgré une opposition des banquiers, le système perdure encore aujourd’hui à grande échelle : il regroupe plus de 62000 PME, soit près d’une sur cinq ! Outre cette initiative réservée aux professionnels, d’autres concepts économiques de monnaies complémentaires ont vu le jour pour les particuliers. Beaucoup sont des SEL, des systèmes d’échange local.  Il en existe plus de 500 en France aujourd’hui ; on trouve par exemple le Radisel dans le Pas de Calais, le BretSEL en Bretagne ou le GratteSEL près de Lyon. Tous ont le même but : promouvoir l’échange local de biens ou de services entre voisins d’une même zone géographique. Elles sont gérées par des associations de quartiers et même si les projets de SEL ne bénéficient plus aujourd’hui de la ferveur initiale, beaucoup perdurent encore. Désormais, l’air du temps est aux monnaies complémentaires dites “électroniques”.

eDollars
Dans les années 80 et 90 émerge l’idée d’une monnaie électronique et les projets fleurissent un peu partout sur la planète. En 1990, David Chaum décrit un système de paiement anonyme et crypté, appelé ecash. Quelques années plus tard, en 1998, Wei Dai publie à son tour une description de sa “b-money”, une monnaie décentralisée sur internet et un certain Nick Szabo propose le “bit gold”. Ces essais ne dureront cependant qu’un temps. Puis, en 2008 Satoshi Nakamoto –  un pseudonyme dont l’auteur est toujours inconnu aujourd’hui –  écrit un traité sur le BitCoin (BTC). Cette publication technique de neuf pages explique en détail les règles de fonctionnement de sa cryptomonnaie. Tous les aspects sont abordés depuis les algorithmes jusqu’aux principes économiques qui sous-tendent l’ensemble. Un an plus tard, le 3 janvier 2009, le premier client Bitcoin est mis en circulation. Au début, ce nouveau système est cantonné à un cercle très restreint d’utilisateurs ; il n’est mis en lumière qu’en 2011 lorsque Wikileaks se met à accepter les donations dans cette nouvelle monnaie. La Free Software Foundation est aussi de la partie ainsi que d’autres acteurs du monde du libre. Ils se retrouvent dans les valeurs véhiculées par ce mode d’échange open source et décentralisé. C’est à partir de là que le réseau se développe réellement et se professionnalise jusqu’à atteindre son niveau actuel.

Mathémonnaie
Le bitcoin est désormais d’envergure mondiale. Il a connu son envol au Japon pour ensuite conquérir la Chine et l’Occident. Pour une monnaie qui n’a ni cours légal ni soutien d’une banque centrale, son succès est réellement impressionnant. Elle repose sur un réseau décentralisé de type peer-to-peer et suit un modèle économique déflationniste. En clair, sa valeur augmente mécaniquement dans le temps vu que le nombre de bitcoin est limité, contrairement à nos devises nationales inflationnistes dont la valeur décroit au fur et à mesure que la planche à billet fonctionne. Après deux ans à végéter dans les bas-fonds du web underground, le BTC a connu en 2013 une croissance extraordinaire jusqu’à atteindre une capitalisation boursière de 14 milliards en toute fin d’année. Cet énorme potentiel a évidemment mis en ébullition toute une communauté ainsi que les spéculateurs de tous poils, toujours friands de nouveaux outils pour assouvir leur vice. A ce jour, cette nouvelle économie numérique est en plein essor avec presque 280.000 BTC échangés chaque jour pour une valeur estimée à 240 millions de dollars. Une paille face aux milliards brassés par notre système bancaire, mais le bitcoin est toutefois largement suffisant pour attiser les appétits.

Incertitudes à long terme
Le mode de fonctionnement à long terme du réseau bitcoin souffre d’une inconnue majeure. Pour l’heure, les mineurs assurent le fonctionnement du réseau (en fournissant la monstrueuse capacité de calcul nécessaire) car ils sont rétribués par la création automatique de bitcoins à chaque bloc ajouté. Bien. Seulement voilà, arbitrairement, leur nombre total a été fixé à 21 millions par un mécanisme de limitation simple : la quantité de BTC “offerte” avec chaque bloc est divisée par deux tous les 4 ans. Elle était de 50 en 2012, elle est désormais de 25. Plus le temps passera et plus la rétribution proposée en contrepartie des calculs sera donc faible … jusqu’à devenir totalement nulle le jour où la totalité des bitcoins aura été découverte. A ce moment-là, qui ira encore dépenser de l’électricité et son matériel pour faire fonctionner le réseau ? Impossible à dire. Soit le bitcoin sera mort et enterré depuis longtemps, soit il existera encore et il faudra instaurer une taxe significative sur chaque transaction pour rétribuer le fonctionnement du réseau. Le bitcoin souffrira alors des même frais bancaires qu’il était censé éviter. Un paradoxe.
De blocs en blocs
Il est maintenant temps de parler plus en détail du Bitcoin d’un point de vue technique. Comme dit plus haut, ce logiciel est de type peer-2-peer : il repose sur des ordinateurs interconnectés directement entre eux, sans serveurs ou autorités centrales qui commanderaient le tout. Ce réseau est conçu à l’échelle mondiale autour de la gestion d’un grand-livre de compte mutualisé et encrypté (la blockchain) ou figure l’intégralité des transactions réalisées depuis la création du réseau Bitcoin. Chaque section de ce grand-livre est appelée “bloc” et associe l’ensemble des adresses électroniques des émetteurs et receveurs qui ont effectué une transaction depuis le bloc précédent. Le système est donc à la fois transparent (puisque la totalité des échanges sont répertoriées publiquement) et anonyme (puisque personne ne sait à qui appartient une adresse donnée). Seul un opérateur d’échange effectuant une conversion Bitcoin/dollar ou Bitcoin/euro dispose de la relation entre une transaction bitcoin et l’adresse du compte bancaire bien réel de son titulaire. Mais tant que le bitcoin n’est pas converti, il reste parfaitement anonyme. La tenue du répertoire général dont nous avons parlé plus haut exige de nombreux calculs cryptographiques complexes.

Pour disposer d’utilisateurs prêts à fournir les ressources de leur machine pour assurer le fonctionnement du système, il existe une carotte incitative : le premier qui parviendra à calculer (= résoudre) les équations mathématiques afférentes à un nouveau bloc se voit gratifier de nouveaux bitcoins “gratuits” qui viennent s’ajouter à la liste de transactions. Ce processus de création des blocs et de validation des échanges s’appelle le minage. Aujourd’hui, pour tout nouveau bloc, une somme de 25 BTC est créditée à celui qui est parvenu à résoudre l’équation. Un algorithme de difficulté variable est également à l’œuvre pour que, quel que soit la puissance de calcul disponible au total, un nouveau bloc ne soit trouvé que toutes les 10 minutes. Plus il y a de mondes, plus les calculs sont complexes. La probabilité d’en trouver un, seul, avec un équipement même conséquent est donc quasi-nulle aujourd’hui. C’est pourquoi les personnes qui se livrent à ces calculs (les “mineurs”) se regroupent à plusieurs dizaines, voire centaines ou milliers. Les gains sont ensuite partagés.

Contrat de confiance
Une spécificité du bitcoin et des nouvelles crytomonnaies est la notion de “confiance” dans les transactions. Comme nous l’avons vu, un nouveau bloc qui va permettre d’enregistrer les dernières transactions effectuées dans le grand-livre est découvert toutes les 10 minutes. Il faut donc compter en théorie au maximum 10 minutes pour qu’une transaction soit actée et irréversible. Mais il existe un hic : il est possible que deux nouveaux blocs différents mais  valides soient découvert simultanément à deux endroits éloignés du vaste réseau peer-2-peer du bitcoin. Celui-ci va alors se “scinder” temporairement en deux puisque chaque calcul d’un nouveau bloc doit se faire en prenant en compte le précédent. Au final, lorsque la communication se sera propagée, l’un des deux blocs – le plus court – sera finalement annulé et avec lui, toutes les transactions afférentes (qu’il faudra revalider) ainsi que les nouveaux bitcoins créés depuis. C’est pourquoi il convient d’attendre la création de plusieurs blocs supplémentaires “par-dessus” pour que la transaction soit garantie à presque 100%. On considéré qu’une transaction bitcoin est réputée définitive et irréversible après 6 blocs, soit environ 1 heure. Ce délai demeure bien inférieur à ceux des virements bancaires traditionnels.

Par ici les bits !
Tout cela est bien joli, mais si vous comptez vous lancer dans le bitcoin, vous n’avez probablement pas envie d’investir une fortune en matériel. Il existe heureusement une autre solution que le minage : en acheter sur une des nombreuses places de marché. Pour cela, il faut avant tout se doter d’un portefeuille virtuel. La démarche est gratuite et ne prend qu’un instant : il suffit de télécharger le logiciel Bitcoin sur son PC et de lancer la procédure pour se voir attribuer un compte (clef publique) et un mot de passe à conserver scrupuleusement (clef privée). Il est très important de garder ce code secret en lieu sûr, car il sera impossible de le récupérer en cas d’oubli. Et la presse regorge d’exemple d’étourdis qui ont perdu plusieurs centaines de Bitcoin à cause d’un disque dur défaillant. Au cours actuel, tout le monde comprend qu’une telle erreur coûte très cher. Bien sûr, vous pouvez faire appel à un prestataire extérieur qui se chargera de la gestion et de la sécurité. Une solution d’appoint est de sauvegarder sa clef sur un bout de papier. So vintage…

Après une période faste où les bitcoins coulaient à flots pour les mineurs, les filons se sont taris. Aujourd’hui, il est devenu nécessaire de payer pour remplir son porte-monnaie. Pour cela, il faut faire appel à un courtier en ligne. Le système n’est pas règlementé donc techniquement, n’importe qui peut s’improviser vendeur. Toutefois, mieux vaut se confier à une entreprise à la réputation irréprochable et les trois les plus connues sont MtGox, bitstamp, btc-e. Le commerce est fructueux puisque ces places affichent toutes des volumes journaliers de transactions de quelques millions de dollars. Cependant, il s’agit bien de bourses, et comme pour des actions, il n’est actuellement pas possible d’acheter des bitcoins  comme on le ferait pour une baguette de pain. Les moyens de paiements usuels d’internet (carte bancaire, PayPal) ne sont pas acceptés à cause des risques d’annulation et pour se lancer, il est ainsi obligatoire d’ouvrir un compte chez un de ces opérateurs de marché. La procédure est très lourde ce qui explique pourquoi le Bitcoin est pour le moment très éloigné du grand public et de l’économie réelle.

L’offre et la demande
Pourtant, malgré le manque évident d’attaches au monde “concret”, les bitcoins s’échangent chaque jour à un prix qui frôle l’indécence, uniquement défini par l’offre et la demande. Certes, le réseau et la technologie représentent une certaine valeur économique, mais ils ne peuvent pas expliquer à eux seuls ni la valorisation de l’ensemble des bitcoins à plusieurs milliards de dollars, ni les centaines de millions de vrais dollars utilisés en janvier derniers par ceux qui en ont achetés. En fait, plusieurs indices laissent penser que les spéculateurs sont à la manœuvre. De l’avis des économistes, les volumes échangés sur les places de marché sont assez faibles pour permettre une manipulation des cours. Il se pourrait ainsi que certains investisseurs jouent de la volatilité pour s’amuser à parier à la hausse ou à la baisse. Et plus les variations sont fortes, plus les gains sont grands. Toutefois, ce jeu ne fait pas l’affaire de tout le monde, notamment de ceux qui veulent vivre de l’économie du bitcoin. Les mineurs en font partie et il ne s’agit plus désormais d’amateurs éclairés, mais bien de véritables professionnels qui ont investi de lourdes sommes dans des “fermes”, des datacenters géants.

Bitcoin : monnaie ou pas ?
Pour prétendre à l’appellation “monnaie” au sens économique du terme, le Bitcoin doit remplir trois critères : être simultanément un moyen d’échange, une valeur de réserve et une unité de compte. Pour le premier, pas de problèmes : il s’agit bien d’un moyen d’échange puisque son rôle principal est de faciliter les transferts de fonds. Pour les deux autres aspects par contre, les avis sont plus que partagés. L’Allemagne par exemple, donnent ces attributs au bitcoin tandis que d’autres comme la FED, la Finlande, la Chine ou la Russie les lui refusent. En France, en l’absence d’une loi ou d’une position officielle de la part du pouvoir politique, le Bitcoin est considéré par l’administration fiscale comme une marchandise. Les implications sont importantes, car cela signifie notamment que la TVA devrait être appliquée lors de l’achat de bitcoins. Avec cette règle, son utilisation est impensable dans l’Hexagone. La question se pose donc d’une harmonisation internationale vis-à-vis du statut à accorder à cette monnaie numérique. Toutefois, le problème est tout à fait original dans l’Histoire parce que le Bitcoin présente une différence fondamentale par rapport aux autres devises. Il n’est rattaché à aucune banque centrale ni à aucun état. Cependant, face à l’ampleur du phénomène et malgré l’absence de représentants légaux pour négocier des accords, les décisions devraient se succéder jusqu’à ce que le flou juridique se dissipe totalement. Mais en attendant, les acteurs de cette économie naissante jouent avec le feu et pourraient bien perdre tous leurs investissements.

Miroir aux alouettes ?
Finissons ce tour d’horizon par un mot sur l’intérêt réel du Bitcoin. Les principaux avantages sont résumés sur le site bitcoin.org : rapidité des transactions, système décentralisé et mondial, peu de frais de traitement. Ces belles intentions ne suffisent pas. Dans la pratique, la cryptomonnaie ne présente pour l’heure qu’un bénéfice très limité pour un particulier. Tout d’abord, comme très peu de marchands l’acceptent, son utilisation pour des échanges est anecdotique. Elle peut par contre servir pour des transferts d’argent. Les frais seront bien moindres que par le réseau bancaire traditionnel. Toutefois, les aléas sont plus grands à cause de la volatilité du cours et surtout, l’acquisition de Bitcoin, comme expliqué plus haut, est loin d’être aisée. Il reste alors pour le particulier la possibilité d’utiliser cette nouvelle monnaie comme un placement, très risqué oui, mais avec le potentiel de rendement élevé. Dans tous les cas, la situation actuelle du Bitcoin et des autres monnaies virtuelles est plus qu’incertaine au-delà même de la volatilité des cours. L’ampleur du phénomène a obligé les différentes banques  centrales à prendre des dispositions concernant cette nouvelle monnaie. Il en résulte que certains pays comme la Russie et la Chine sont clairement hostiles à son usage. Certes, nul ne peut interdire les données de circuler, mais la conversion du Bitcoin en devise réelle s’avère difficile. Par ailleurs, suite à l’augmentation massive des capitaux gérés, la plupart des bourses d’échanges rencontrent actuellement de grosses difficultés à honorer les paiements, notamment à cause des restrictions bancaires qu’elles subissent. En l’état, il est donc plus sage d’attendre quelques mois que la situation se clarifie avant de se lancer sur ces nouveaux marchés.

D’autres alternatives au bitcoin
L’aspect open source du bitcoin a permis à d’autres cryptomonnaies de voir le jour. Basées sur les mêmes algorithmes, elles diffèrent par des détails tels que la masse monétaire, le mécanisme de création automatique ou la technique de minage. Toutefois, aucune d’entre elles n’égale pour l’instant la capitalisation boursière de 8,6 milliards de dollars des bitcoins. Les plus importantes sont le Litecoin (477 millions de $) et le Peercoin (100 millions de $). Ces monnaies plus jeunes ont l’avantage d’être plus accessibles à des configurations plus modestes. Cependant, les outils disponibles et les acteurs économiques sont beaucoup moins nombreux. Il est ainsi beaucoup plus difficile de trouver des marchands et les places d’échanges sont moins accessibles. Mis à part cela, ces monnaies peer-2-peer possèdent les mêmes avantages et inconvénients : très peu de frais de transaction, rapidité des échanges, transparence et aucune régulation.

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Doc TB
Détracteur en chef, journaliste total, combat le bullshit marketing depuis 2001, ce qui lui vaut régulièrement procès et menaces. Particularité : dilapide l'argent de la rédaction en produits divers et variés qu'il pourrait très bien obtenir gratuitement via les constructeurs (contre un ou deux points en plus sur la note). Détruit au final lesdits produits en cherchant à les améliorer ou pour éprouver leur résistance aux courts-circuits.