Bitcoin & monnaies : du réel au virtuel

Paru dans CPC Hardware N°20 (Avril-Mai 2014)

Les monnaies virtuelles demeurent un mystère pour le grand public. Elles s’affichent de plus en plus ouvertement, elles sont open-source et – parait-il – transparentes, mais ce n’est pas pour autant qu’elles inspirent la confiance. Contrairement à nos euros, aucun état ni aucune banque centrale ne garantit en effet leur valeur. Ces nouvelles monnaies sont d’ailleurs complètement décentralisées et les seules règles qui les régissent sont celles des algorithmes et de la loi du marché. Totalement autonomes, fonctionnant en peer-to-peer, elles définissent les contours d’un Nouveau Monde qui fait peur aux anciens et qui attire aussi bien les chercheurs d’or que les truands. Entre eldorado et mirage, et après un an de folie spéculative, il était temps pour nous de faire le point.

Pour mieux comprendre le fonctionnement des monnaies virtuelles, il est tout d’abord indispensable d’expliquer quelques notions économiques de base concernant la définition d’une monnaie, son rôle et sa régulation. Il s’agit en réalité d’un système économique complexe qui met en œuvre de multiples acteurs à différentes échelles, du commerçant jusqu’aux banques centrales garantes de l’équilibre général. C’est pourquoi nous allons d’abord voir les principes sous-jacents qui régissent nos outils de paiements de tous les jours (pièces, CB, chèque, virements, etc.) en remontant aux origines.

Il était une fois…
La monnaie est un instrument vieux d’au moins cinq-mille ans, qui a connu de multiples formes au cours de l’histoire. Passons sur les déclinaisons les plus primitives (coquillage, étoffe, graine de cacao ou tête de bétail – d’où vient d’ailleurs le mot pécuniaire, du latin pecus, bétail), la première apparition furent les monnaies-marchandises constituées de métaux précieux (or, argent, bronze,…). Leur valeur provenait de la rareté du métal. Elle était d’abord évaluée sous forme de pesées, en Égypte notamment, puis comptées chez les Grecs. Pour finir, elles furent frappées avec une effigie et une valeur nominale. Cette monnaie métallique était à l’abri de l’inflation et avait une richesse intrinsèque indépendante du pouvoir politique en place. Toutefois, en contrepartie, elle était encombrante et facile à dérober. C’est pourquoi dès l’antiquité, les commerçants ont mis au point une monnaie dite scripturale, qui prend la forme d’une simple écrite dans un livre de compte. Dans un premier temps, il s’agissait de titres de dettes (une reconnaissance de dette)  uniquement convertibles auprès de l’établissement émetteur. Puis le principe fut amélioré au XIVe siècle – une époque où les banquiers n’existaient pas encore – avec la lettre de change. Ce moyen de paiement semblable à nos chèques “modernes” reposait sur un réseau international de marchands qui assuraient la convertibilité des lettres en devise du pays.

Ce système fut longtemps utilisé par les commerçants qui sillonnaient l’Europe et qui ne voulaient pas s’encombrer de coffres bourrés de pièces pour échapper aux bandits de grand chemin. Enfin, la monnaie dite fiduciaire apparait avec les premières banques au XVIIe siècle. Elle se présente sous la forme de pièces ou de billets dont la valeur matérielle est quasi-nulle ; les pièces sont en matériaux non-précieux et les billets en vulgaire papier. Leur valeur est symbolique et dépend uniquement de la confiance accordée en l’émetteur, d’où son nom issu du latin fiducia, confiance. Contrairement aux lettres de change, la monnaie fiduciaire à une vocation universelle : elle s’adresse à l’ensemble de la population, qui peut l’échanger librement et à valeur constante sur tout le territoire. Pièces et billets connaissent un véritable succès dès le XVIIe siècle grâce à leur légalisation par les différentes nations occidentales. A cette occasion, les rois offrent un monopole d’impression aux banquiers qui ne se gêneront pas pour l’exploiter … quitte à en abuser. En effet, peu importe la quantité émise puisque la couronne leur octroie une garantie d’échange absolue et identique quel que soit le nombre en circulation.

 

Mes sous à moi
Aujourd’hui, les principaux moyens de paiement dont nous disposons dans la vie de tous les jours sont la monnaie fiduciaire et la monnaie scripturale. Cette dernière représente désormais 95% des échanges. Sa finalité est toujours la même : un virement bancaire entre deux comptes.Ce transfert d’argent virtuel peut être effectué à l’aide de différents moyens. Tout d’abord, le papier : chèques ou titres interbancaire de paiement (TIP) par exemple, bien qu’ils ne soient plus guère utilisés que par les grandes organisations … et par les retraités le samedi après-midi, à la caisse des supermarchés bondés. Ce mode de paiement archaïque est désormais presque entièrement remplacé par des échanges immatériels, plus rapides et beaucoup moins couteux. Il s’agit de la deuxième catégorie de transaction par monnaie scripturale, qui regroupe l’ensemble des traitements électroniques. Elle regroupe par exemple les prélèvements automatiques et les cartes bancaires, qui permettent d’effectuer un virement électronique en authentifiant le propriétaire d’un compte. Enfin, le dernier instrument d’échange scriptural est la monnaie électronique ou monétique. Cette appellation comprend les puces Moneo ainsi que les portefeuilles numériques disponibles sur internet et sur nos smartphones comme PayPal, Google Wallet et autres. Ces nouveaux moyens de paiement  ne représentent aujourd’hui qu’une part infime des transactions bien qu’ils connaissent une croissance très rapide. Sources de gros profits à venir, ils font actuellement l’objet d’une concurrence féroce entre les différents acteurs du web et de la finance.

La monnaie fiduciaire (nos pièces et billets en euros) bénéficie toutefois encore d’un avantage important bien qu’elle tombe petit à petit en désuétude : de par son statut étatique et législatif, elle dispose d’un pouvoir libératoire obligatoire et ne peut donc être refusée en paiement. Seule la monnaie fiduciaire centrale possède cet atout alors que les chèques ou cartes bleues, simples monnaies scripturales, ne peuvent s’en prémunir. Dans tous les cas et quel que soit le moyen retenu, l’enjeu est toujours le même : permettre à l’argent de circuler et établir des rapports de confiance entre les différents acteurs économiques.

Les trois mamelles de la monnaie
Il est maintenant temps de parler du rôle d’une monnaie au sens large. Celui-ci est triple. Tout d’abord, c’est évidemment  un moyen d’échange, bien plus pratique par exemple que le troc de biens matériels qui nécessite une double coïncidence des désirs. Comme l’expliquait Aristote, « Pour la transaction à venir, la monnaie nous sert, en quelque sorte, de garant, et, en admettant qu’aucun échange n’ait lieu sur‐le‐champ, nous l’aurons à notre disposition en cas de besoin. » Ce dernier point souligne la deuxième fonction de la monnaie en tant que valeur de réserve : celle-ci peut donc être conservée au cours du temps avec l’assurance qu’elle maintiendra son pouvoir d’achat relatif initial. Bien sûr, cette idée fait abstraction des risques d’inflation qui touchent les économies modernes, mais nous ne rentrerons pas ici dans le débat. Enfin, une monnaie a un rôle d’unité de compte : elle constitue l’instrument de mesure de référence pour l’ensemble des biens échangeables. En clair, elle permet les comparaisons de valeur entre des produits (ou des services) très différents et organise ainsi la division du travail.

Création monétaire
Un dernier point à comprendre pour appréhender le fonctionnement de la monnaie est sa création. Les principales monnaies comme l’euro ou le dollar ne sont pas (plus) des monnaies-marchandises en ce sens qu’elles ne sont pas indexées sur l’or ou sur un quelconque bien concret. Il s’agit de monnaies-dettes dont la plus grosse partie est totalement virtuelle. Sa régulation – et en particulier sa création – est gérée par la banque centrale (comme le FED aux Etats unis ou la BCE en Europe). Pourtant, de la monnaie est créée tous les jours par chaque banque locale (voir encadré ci-dessous). A chaque fois qu’un prêt est émis, ou qu’une dette est accordée, de la monnaie est créée (seuls une part négligeable des prêts sont réalisés à partir des dépôts des épargnants). Cet argent frais a toutefois une durée de vie limitée puisqu’il est détruit lors du remboursement. Il s’agit là de l’une des trois sources de création monétaire. Les deux autres sont le financement des déficits des états et la conversion des devises. En effet, chaque Bon du Trésor (dette d’un état) émis correspond à la création d’une masse monétaire équivalente. C’est d’ailleurs de cette façon que les Américains font tourner leur planche à billets avec la collaboration active de la FED, leur banque centrale. Enfin, la dernière source de multiplication de la monnaie provient des échanges internationaux. À chaque fois qu’un acteur économique demande à sa banque de changer une devise étrangère en devise locale, il y a une émission et le système devient créditeur vu de l’extérieur. Bien entendu, la masse monétaire est étroitement contrôlée et il existe une réelle régulation pour éviter tout risque d’inflation. C’est d’ailleurs un des rôles principaux attribués par les politiques à la banque centrale européenne.

Tonneau des danaïdes
Pour mieux comprendre, prenons l’exemple de Paul et de Jean, qui disposent tout deux d’avoir dans deux banques différentes, la BNP et la Société Générale par exemple. Paul doit payer 100.000 euros à Jean et emprunte pour cela la somme correspondante à la BNP. Son compte est alors crédité de la somme en question par une création de monnaie scripturale sans pour cela qu’il ne soit fait appel à l’autorité de tutelle. De l’argent est donc créé ex-nihilo par sa banque. Pour payer son dû à Jean, Paul passe ensuite un ordre de virement. La Société Générale inscrit alors à la somme en question au compte de Jean. Résultat : la BNP devient débiteuse de la Société Générale de 100.000€. Pour régler cette dette interbancaire, les protagonistes ne vont pas s’échanger les valises de billets qu’elles n’ont pas. Elles font appel à la banque centrale auprès de laquelle elles ont toutes un compte et réalisent une opération dite de compensation. Ce processus est réalisé chaque jour pour équilibrer les comptes respectifs des différents acteurs du milieu bancaire. Précisons pour être rigoureux que cette mécanique est quelque peu modifiée ces derniers temps. En effet, les banquiers peuvent se renflouer sur le marché interbancaire plutôt que de passer systématiquement par les banquiers centraux qui sont souvent moins conciliants. Mais donc : ou passent ces 100.000€ créé virtuellement en fin de compte ? En fait, ils seront détruits virtuellement de la même façon au fur et à mesure que Paul remboursera sa dette à sa banque.

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Doc TB
Détracteur en chef, journaliste total, combat le bullshit marketing depuis 2001, ce qui lui vaut régulièrement procès et menaces. Particularité : dilapide l'argent de la rédaction en produits divers et variés qu'il pourrait très bien obtenir gratuitement via les constructeurs (contre un ou deux points en plus sur la note). Détruit au final lesdits produits en cherchant à les améliorer ou pour éprouver leur résistance aux courts-circuits.